Le Gaïchois

1
L’Ermitage était dans un état de délabrement avancé quand le type de l’agence me montra les premières photos. Mais je perçus immédiatement le fabuleux gisement de potentialités pour des fêtes parisiennes délocalisées. De l’outsourcing festif pour ma petite entreprise. J’ai toujours eu l’œil pour le faste et le clinquant, je crois que ça s’appelle un don. Le caractère objectivement sinistre de la maison de Maître signée d’un des frères Gomez, célèbres dans le coin, aurait de quoi stimuler l’imaginaire de mes congénères parisiens en mal de sensations nouvelles, d’horizons vierges et stimulants à explorer. Et, merci le progrès, ce coin paumé du Pays Basque n’était finalement qu’à quelques heures en train de la capitale. J’allais retaper l’Ermitage et le moment venu, activer mes réseaux d’ex publicitaire - je venais de quitter une grosse agence avec un joli pactole pour y faire dans un premier temps de la location saisonnière, attirer mes 1200 amis du net, une clientèle qui prendrait du plaisir à observer des bouses de vache mais pas de trop près, à couper leur téléphone mobile mais pas trop longtemps. Une clientèle qui me ressemblerait. Et ce bijou ciselé de 250 mètres carrés sur un terrain de 2 hectares abrité par une forêt m’avait l‘air tout indiqué pour placer intelligemment de l’argent frais. En tout état de cause, il n’y avait qu’une opération juteuse pour me faire quitter Paname. 
Un ami de promotion ayant une passion dévorante pour l’immobilier se chargea de plier l’affaire non sans une sincère prévenance. Les souvenirs communs d’une campagne BDE, qu’est-ce que vous voulez, ça crée du lien. Je pris possession des lieux juste avant que l’hiver ne plie bagage histoire d’impulser le mouvement au démarrage des travaux.
Pas fou, j’avais commencé par la Piscine. On était en mars et je devais pouvoir poster d’ici deux mois une photo sur laquelle on me verrait me prélasser torse humide sur le Deck en bois avec le plan d’eau bleu turquoise au second plan et le petit bois en toile de fond. La présentation ça compte. Raison pour laquelle à 45 ans, j’arbore en toutes circonstances chevelure longue plaquée, peau souple et entretenue, sourire impeccable et satisfait, dents blanches, indéfectible teint bronzé. On m’a appris très jeune qu’il est essentiel d’avoir en toutes circonstances jusque sur votre lit de mort l’air heureux et en bonne santé. Les gars du bureau d’études n’avaient eu qu’à m’envisager pour comprendre ce dont je rêvais : un lieu de célébration où des jeunes filles d’Europe de l’Est pourraient bientôt être à la noce dans un couloir de nage rempli de gens très beaux.
Un trou d’une taille remarquable défigurait déjà le terrain plein Sud, en contrebas du jardin d’Hiver. La béance semblait avoir cherché un peu de fraîcheur à l’ombre d’un tractopelle qui d’évidence avait vu défiler de la piscine. L’étape suivante était pour lundi et cette dalle de ciment destinée à se la couler douce tout au fonds de ma fosse à rêves.
Piscine, terrasse, deuxième salle de bains, cuisine flambant neuve, bientôt deux petites cabanes en bois perchées dans les chênes centenaires à l’arrière – ma dernière lubie, tout avançait sereinement au rythme des sonnantes et trébuchantes qui j’y engageais avec un enthousiasme mesuré. Sans risque inconsidéré. Le printemps s’annonçait, une tiédeur inhabituelle offrait même comme un avant-goût estival. J’étais bien. Il y avait juste deux choses qui me gâchaient la fête. La première ? Zéli et sa mystérieuse disparition le soir de mon installation. J’avais eu la riche idée de lui offrir une vue imprenable côté ouest en le positionnant sur le rebord de la fenêtre entrouverte de la cuisine – il avait fait lourd ce premier soir. Le matin suivant, soucieux de ne pas troubler son sommeil – je me lasse rapidement de mon prochain mais je nourris depuis l’enfance un goût immodéré pour ces petites bestioles, ne venez pas me demander pourquoi – j’étais entré dans la cuisine à pas feutrés. Un silence inhabituel y régnait. C’est en ridant la surface de l’eau de paillettes premier choix que je dus me résoudre à accepter l’invraisemblable : Zéli n’était plus dans son bocal. Et malgré l’exploration méticuleuse du jardin à l’arrière, pas de Zéli. Nulle part. Je me refis mentalement la scène, encore et encore, assistant impuissant, meurtri, à sa tentative au cœur de la nuit du grand saut vers le carré de verdure quelques mètres plus bas par l’entrebâillement de la fenêtre. Je souffris de l’imaginer se débattant, étouffant au grand air, puis dévoré par quelque chat du coin sans la moindre éducation.                   
Mais il y avait pire. C’était ce curieux énergumène sans âge, toujours vêtu d’une salopette bleue, accroché au même Makila, qui ne cessait depuis mon arrivée de tourner autour de la propriété, parfois nimbé d’une nuée de tourterelles qu’il amadouait probablement au moyen d’un mélange de graines de sa préparation pour donner à son insignifiance un air joyeux. Une chose était sûre, quel que fut son âge, il faisait plus. Beaucoup plus que n’importe quel âge. Il faisait surtout tâche quand des yeux je faisais le tour du propriétaire. Sa seule présence avait le don de me mettre mal à l’aise, insultait mon bonheur. La provocation n’avait que trop duré. Je pris donc la seule décision qui s’imposait. Le chantier ne reprenait que lundi matin. L’occasion de déléguer aux ouvriers le soin de décourager poliment l’animal. Je sais que le monde est ainsi fait. Et face à une résistance bien naturelle du petit personnel, un pack de bières bien fraîches et de la menue monnaie sont de nature à défaire les volontés les plus tenaces. Mais rien n’y fit. Ils s’arsouillèrent probablement jusqu‘à l’amnésie, oubliant d’aller refroidir l’inopportun rôdeur car le manège reprit de plus belle dimanche matin. J’avais passé le samedi à apprivoiser ma garde-robe biarrote fraîchement renouvelée, à partir en éclaireur sur la place du village où L’Estanquet, seule table digne de ce nom m’offrit de quoi satisfaire ma curiosité : un plat au nom barbare. L’Axoa - entre nous grandiloquente façon de désigner un sauté de veau sans grande imagination. Je fus également frappé sur le chemin du retour par l’alignement de ces maisons aux couleurs impeccablement identiques, du blanc, du rouge parfois du vert, mais qui donnait au paysage les airs lugubres d’une attraction de plein air aux heures de fermeture. 
Je précise à toutes fins utiles que j’ai beaucoup de qualités mais il en est une qui écrase toutes les autres : j’assume tout et notamment de rêver de Paris même quand j’y suis. Un Bobo parisien qui s’assume ça rêve modérément d’espaces verts, de tranquillité ou de ruralité Et la seule raison qui me vit débarquer dans ce patelin, c’était bien cet affriolant projet hôtelier, quoi d’autre ?
Ce fameux dimanche aux aurores, j’ai tout vu depuis l’étage. Le Chantier s’était comme assoupi. Je me suis planqué derrière les voilages orange et rouge – le futur code couleur du lieu dont j’avais trouvé le nom génial en faisant l’acquisition de Zéli un mois plus tôt en référence, qui devenait par la force un hommage, à sa robe bicolorore parfaitement unique. Zéli s’était pour ainsi dire dématérialisé pour mieux habiter l’Ermitage qui serait ainsi rebaptisé le Rouge Orange.
Je le vis traîner douloureusement sa carcasse au rythme des semelles lambinant sur le gravier. Ce qui eut le don de me remplir d’une joie coupable jusqu’à ce que l’angle de vue me file un torticolis, que je le perde de vue et que je n’entende plus rien. ll y eut alors le genre d’épais silence qui n’augure jamais rien de bon, appuie sur les épaules, comprime la poitrine. J’avais beau être prévenu, la sonnette en retentissant me foudroya littéralement, me dénouant l’estomac comme un bon vieux laxatif.

2
D’abord hésitant sur la marche à suivre, je pris tout mon temps, descendis les marches du vaste escalier en bois massif. J’en mis beaucoup plus une fois la porte ouverte pour comprendre – il était bien là - ce qu’il essayait de me dire, probablement découragé par la morgue hautaine, le silence dévastateur qu’à dessein j’étalai depuis mon imprenable point d’observation derrière mes verres fumés - J’ai dit-on ce talent inné pour intimider derrière des Ray-Ban à condition bien sûr d’avoir quelqu’un en face de plus petit ou simplement de subordonné. Or le visiteur du petit matin en plus de réunir tous ces critères ajoutait le grand âge et la saleté de sa condition.
M’est avis que le journal de 13h le leur rend bien parce que voilà, les bouseux sont télégéniques. Mais croyez-moi c’est une toute autre affaire dans la vraie vie. Dans mon petit milieu par exemple on ne commet jamais l’erreur de confondre le fait d’« être propre » avec celui d’« être soigné ». Et bien pour donner une idée, l’ancêtre n’était ni l’un ni l’autre. J’eus le sentiment qu’il venait de se rouler dans la partie humide du chantier, là où s’était préparé toute la semaine le ciment pour couler la dalle au fond de l’élégant couloir de nage en gestation. J’acquis même la certitude que des morpions sur le derrière d’un chihuahua auraient eu plus de tenue. On dit souvent que le génie c’est un peu de talent et beaucoup de travail et bien la classe, si vous voulez mon avis, elle est là ou elle n’est pas là. Le travail n’y est pour rien. Soit tu fais envie soit tu fais pitié. Et le gars s’y connaissait question pitié. Aucun doute là-dessus. La faute pensai-je à ces mariages consanguins qui devaient aller à ravir à tant de familles ignorantes de la ruralité. Mais je n’en laissai naturellement rien filtrer. Mes parents m’ont enseigné les rudiments d’un masque de bienséance lors de repas où vous commenciez par prier votre Dieu avant de vouvoyer votre père. Je n’en fais pas grand cas d’habitude, mais voilà, j’ai été Baptisé Louis Chrisosthome, je suis de la lignée directe du Roi de France. Quand bien même il ne fait pas bon l’ébruiter depuis la révolution, il y a des moments dans la vie où on ne peut pas faire autre chose que de se comparer. Pensez qu’à une autre époque, le déchet qui troublait en ce moment ma quiétude dominicale aurait probablement léché le cuir de mes chaussures pour mieux les faire briller. Le peuple souverain est une idée inventée par des enfants ou des fous. De tous temps et de tous régimes, je n’ai connu que deux sortes de gens. Ceux qui mangeaient des ortolans et ceux qui en rêvaient derrière de grandes baies vitrées. La nature a horreur du vide mais encore moins de l’équilibre. Je pourrais en parler des heures mais le pas de ma porte au petit jour n’était ni le lieu ni le moment.
La porte d’entrée se situait au sommet d’un escalier en marbre, il se trouvait alors deux marches en dessous et paraissait de ce fait beaucoup plus petit qu’il ne l’était déjà. En revanche, je notai immédiatement qu’il n’était pas aussi rassis qu’il en avait eu l’air à distance respectable. La faute pensai-je à la sécheresse de ses mouvements qui donnait à sa silhouette les allures peu sexy selon les goûts d’une momie ou d’une limace déshydratée. De plus près, il n’était certes pas plus grand mais beaucoup plus massif. Il s’appuyait sur des troncs coupés trop bas, deux cuisseaux énormes qui donnaient à la salopette bleue des airs de leggin ou de garrot improvisé si vous préférez – j’ai oublié de vous dire que même depuis ma rase campagne, j’avais comme on dit et j’ai toujours mon lot de fans, de ceux qui se font appeler les followers. De ces morfales qui se nourrissent d’inédit, de décalé, du truc qu’on n’attend plus, voyez ! Et les sauts dans le sable, les orages électriques, à l’époque c’était du passé, ça ne me rapportait d’ailleurs au meilleur de ma forme plus guère qu’une quarantaine de "Like" par jour. Non, désormais, ce qu’ils attendaient c’était du « qui dépayse en les rassurant », du « Non, ça existe ça ? Matez-moi ça les gars waaarf ». Le côté télé-crochet autour du malheur des autres qui immanquablement vous rendait plus beau par effet de miroir déformant. Et pour tout dire je sus à cet instant précis que je tenais du gros gibier, du hors catégorie, largement de quoi les gaver jusqu’à la fin de l’été. Le haut était tout aussi surprenant. Y avait une scoliose qui devait jouer un sale tour à l’arrière parce que le truc penchait sacrément et ce n’était pas pour chercher le soleil croyez-moi. Le temps avait fait le reste. Ca flanchait de partout, et bourrelet après bourrelet je suis remonté comme une caméra parcourant le sol défoncé de quelque planète exogène jusqu’à ce qui lui servait de visage. Il devait avoir franchi péniblement les 80 ans. Mais le genre d‘octogénaire à qui tu prédis de façon imminente un départ en toute discrétion pour la fosse commune ou les encombrants. Ce ne sont pas les scrupules qui me freinent en général, je les digère bien, ma difficulté, c’était alors plutôt la trotteuse qu’avait du chemin à faire et le fait qu’avec un tel entêtement le bougre était possiblement en cheville avec le maire. Je ne voulais pas de problèmes mais à la fois comprendre ce qu’il faisait là.
-Vous désirez ?
Emettre un son lui coûta terriblement. D’autant qu’il m’offrait les yeux écarquillés de ces victimes expiatoires juste avant le coup de grâce, de ces visages de films d’horreur déformés par la terreur. Une vraie photo d’identité mais sans les bordures. Ce qui eut le don de me mettre mal à l’aise jusqu’à me faire vérifier qu’il n’y avait personne d’aussi inquiétant que Jason Voorhees, Freddy Kruger ou Michael Myers derrière moi. C’est alors seulement que je vis l’œil de verre à l’éclat triste côté gauche, presqu’entièrement recouvert par une paupière parfaitement livrée à elle-même. L’homme finit enfin par articuler avec difficulté.
- Je viens pour la cave
- Vous venez pour la cave ? Hum, Vous êtes donc caviste ? Je repris à dessein pour m’assurer de lui faire comprendre que j’avais bien compris, j’me comprenais. Je n’étais pas vraiment luné pour faire des devinettes ou pour discuter trois heures à essayer de comprendre si cette difficulté à parler lui venait des séquelles d’un AVC ou je ne sais quoi de nature à obstruer le dedans des bouseux. J’avais un rendez-vous le soir même pour un massage aux pierres chaudes sur les hauts de Biarritz, je devais pour cela raccourcir au maximum les échanges pour comprendre où il voulait en venir. C’est qu’on ne se comprenait pas bien. Je rêvais d’imprégner ma peau de soins raffermissants, il rêvait de s’imprégner de mon sous-sol.
-J’y ai des affaires. J’étais le chauffeur !
C’est alors que je compris. Témoin silencieux des jours anciens de L’Ermitage, il avait été le chauffeur Et probablement aussi l'homme à tout faire pendant des années. Le propriétaire, un vieux garçon sans descendance connue, était décédé peu de temps auparavant, un certain Jean Graciet. Son unique sœur, avocate au barreau de Paris à l’agenda sans doute bien rempli, avait, disons-le comme ça, paré au plus pressé.
Moi qui pourtant déteste les caves, leur humidité, leur poussière, leurs réseaux épars de toiles d’araignée et tout ce qui s’y rapporte de sale ou de filandreux, j’y vis comme une opportunité. Mieux valait se mettre bien avec le voisinage. Joindre l’utile à la charité. La paix des ménages doit prévaloir dans un petit village où l’on se sent forcément à l’étroit le lundi matin sur la terrasse du seul café de la minuscule place. Coexister en bonne intelligence, se mettre bien avec ses voisins, c’est commencer par s’habituer à ingurgiter les blagues matinales les plus grasses, les petits ragots du week-end les plus dégueulasses. C’est le prix à payer pour acheter sa tranquillité dans un mouroir à ciel ouvert. Attention, je me sais un peu lâche mais je vois plutôt ça comme une qualité. Pas que la lâcheté en soit une, entendons-nous, c’est de se savoir un peu lâche qui en est une à mes yeux. Appelez ça l’honnêteté ou la lucidité, ça me va.
-Aaaah Le chauffeur de l’ancien propriétaire vous voulez dire ? 
Il se détendit en me désignant la redoutable Jaguar Sovereign modèle 1980 qui dormait dans le jardin. Mon bébé, mon péché mignon. Gourmande et possessive comme certains chiens qui ne savent rien faire sans leur maître. Elle me ressemblait. Fine, élancée, montée sur coussins d'air, galbée d'un cuir vert cintré, elle appelait toute pupille à se dilater de bonheur sur son passage et dut lui rappeler quelques anecdotes facétieuses parce qu’il se mit à me conter au milieu d’une cascade de r entortillés un souvenir surgi du siècle d’avant. Je ne retenus que l’essentiel. Sans prévenir, quelques fois l’an, le patron, Graciet, se fendait d’une rengaine dont il avait le secret quand le besoin s’en faisait sentir. Il lançait à la cantonade de son r gras, roulé dans la farine :
-Allez, prépare la teuf-teuf. Je suis attendu Porte de Champerret
Alors qu'il s’apprêtait à me servir un interminable voyage au bout de la nuit jusqu’à la capitale, je décidai de couper court pour une question d’efficacité (je tenais à mon programme du soir), retirai mes lunettes et forçai un sourire en lui tendant la main. Il fit de même en articulant avec un accent qui tout compte fait allait fort bien avec son physique. 
-Battitia
-Chris. Je répondis avec une élégance polie depuis l’enfance au creux des certitudes héritée d’une éducation sans failles. Vous désirez donc accéder à la cave ? Et bien soit !

3
Battitia me précéda. L’endroit n’avait effectivement aucun secret pour lui. Il navigua d’intuition, je n’eus qu’à le suivre. La salle à manger avait cette particularité d’être recouverte de miroirs immenses sur trois pans. Elle donnait sur un salon organisé autour d’une grande cheminée à l’arrière duquel une fenêtre rectangulaire, véritable puits de lumière, plongeait littéralement dans la forêt, en contrebas et qui semblait nous guetter, respectueuse, par en-dessous.
Battitia évoqua une source naturelle et me suggéra d’en tester un jour prochain la potabilité. Il me décrivit un Graciet qui chaque jour de grand ciel bleu avait pris l’habitude de l’envoyer au fonds de la petite vallée silencieuse pour y puiser la précieuse eau qui noierait avec élégance le pastis du patron.
- Y buviez-vous le vôtre en cachette ?
Je tentai un trait d’esprit qui n’eut pas l’effet escompté – Il avait probablement une audition déficiente ou pas le bon humour.
Les miroirs agrandissaient considérablement l’endroit et me permettaient tout en le dévisageant de l’envisager sous toutes ses improbables coutures. Au-dessus des miroirs se succédait sept tableaux (une commande, m’avait-on expliqué) représentant Venise et signés d’un certain Roganeau, Prix de Rome dans la fraîcheur des premières heures du XXème Siècle. Cela renforçait curieusement le cachet de la maison qui était à l’image des tableaux, elle-même suspendue à quelques mètres au-dessus d’un océan de gravillons, comme sur pilotis. Il ajouta, l’œil perdu dans les branchages au loin, probablement le bruit cristallin de la source intact dans ses oreilles.
- J’étais comme un chevreuil halluciné au milieu des écureuils 
Je commençais à trouver au personnage une certaine faconde. La vision d’un Bambi nain en surcharge pondérale m’arracha un sourire dont il ne fut évidemment pas en mesure de saisir le sens. 
Puis on descendit à la cave. J’y étais à peu près aussi à l’aise qu’en talons aiguilles sur une plage de galets, ça devait se voir. Lentement, son bras tortueux se mit à couiner pour désigner une malle plus moisie que les autres dans le fonds de la pièce qui s’avérait immense. Il y en avait au bas mot pas loin d‘une dizaine autour. Le logement rêvé pour Dracula et toute sa smala. Je remarquai également cette meurtrière surélevée sur le mur du fonds qui donnait sur la forêt. Cela ramenait dans la pièce un filet de lumière bio, de celles que je privilégiais désormais au cœur de l’hiver pour ma santé moyennant quelques vols en Business dans une partie du globe bénie des Dieux de la météo. Comme se refaire de la vitamine D chez des amis installés dans une Afrique de carte postale où pour optimiser le séjour je m’assurais toujours avant de partir que le soleil serait mon ami.
D’un geste élégant de la main, je donnai le signal comme pour une chasse à courre. Je le vis s’affairer à son rythme d’escargot de province et imaginai parfaitement que cette vitesse avoisinant le point mort put être matière à moquerie chez ses congénères parisiens. Et je finis par me convaincre qu’en fin de compte il fallait donner sa chance au produit. Un peu de patience, tout ceci n’arrivait-il pas un dimanche ? Une bonne action, une bonne conscience et c’en serait bientôt fini de mes petits tracas de voisinage avec l’autochtone.
Il ouvrit le couvercle de la malle qui dispersa dans la pièce un brouillard de poussière d’une densité telle que je le perdis de vue quelques secondes. Lorsqu’il réapparut, Battitia déployait des trésors de méticulosité pour examiner chaque petit objet qui lui tombait dans les mains et dont chacun semblait revêtir à ses yeux une importance égale, je plaçai à dessein un mouchoir de soie à mes initiales sur le nez pour entamer un tour du propriétaire un peu à la façon du phare qui profitant de la nuit tombée se rassure en détaillant ses côtes endormies et autres reliefs alanguis, ne perdant pas une miette d’un territoire tout acquis à sa cause.
C’est ainsi que mes yeux s’arrêtèrent sur un vieil Amstrad CPC 464 qui avait probablement rendu l'âme. Je conçus l’intérêt de lui rendre un souffle de vie qui permettrait bientôt à mes amis de la toile de refaire au coin du feu un tour de manège aux commandes de Dun Daragh. Le nec plus ultra pour casser les codes de la branchitude actuelle : replonger tout ce beau linge dans de la retro-modernité confinant d’autant plus à l’abstraction que cela se produirait au Rouge Orange. Mais ce serait pour plus tard. Des années de ce beau métier de Pubard ont rendu mon coup d’oeil chirurgical pour dénicher le beau et l’inutile qui feront gloser dans les milieux autorisés.
En un clin d’œil, ma décision fut également prise de faire numériser les trois bobines Super 8 qui dormaient sur une étagère bancale et ne manqueraient pas, je le pressentais, de saturer les couleurs jaunâtres des petits rêves Polaroïd du simple visiteur du soir, du locataire, de l’éditeur ébahi, de la nymphe parisienne délocalisée dans mon couloir de nage à débordement. Un écran géant à l’entrée de la propriété ferait bientôt défiler les tranches de vie d’anonymes de toutes les moitiés du XXème siècle. De l’art populaire, de l’art empathique, de l’art de gauche quoi ! Ce petit périple matinal au fond de cette cave recelait soudain des trésors à exhumer, à valoriser, à commercialiser dans un futur toujours plus proche. Je ne le devais finalement qu’à ce bon vieux Battitia qui m’apparut dès lors comme un totem, un porte-bonheur. Et mes traits, imperceptiblement, se détendirent dans la pénombre. 
Alors que des plasmas de gratitude me traversaient comme la foudre, Battitia s’immobilisa soudain et pour tout dire de façon inquiétante. Penché sur la poussière, il venait de trouver son graal, dissimulé au pied d’un immense tonneau qui me parut en y appuyant le doigt contenir un improbable liquide en quantité suffisante pour inonder le lieu et tout ce qui s’y trouvait.
Sa voix se remplit d’une émotion sans fard.
-Nous y voilà…

4
J’eus les mains sales parce qu’on dut s’y mettre à deux pour déplacer le mètre cube – probablement de vinaigre. Battitia se saisit de l’objet. Une vieille sacoche en cuir d’un autre temps, visiblement couverte de moisissures et dont l’âge ne me sembla pouvoir être datée qu’au Carbone 14.
Nous reprîmes nos esprits dans la fraîcheur de la cuisine, profitant de la lumière fragile du petit matin. Je proposai l’hospitalité d’un verre de tout qu’il jugerait digne d’intérêt. Ma façon à moi, discrète, de le remercier, de lui donner mon amitié. Mais sans jamais le dire, ça allait de soi. 
-Je vous propose un verre ? Toute méfiance s’était pour ainsi dire évaporée.
- Vous avez du pastis ? Répondit-il sans malice. 
-Comme au bon vieux temps ?… Ajoutai-je en posant une main amicale sur son épaule la plus en vue. Je l’invitai d’une petite pression à s’asseoir. Mais il résista.
-Comme au bon vieux temps, oui. Si vous le permettez je m’en vais puiser mon eau à la source…
La sœur de Graciet avait en toute hâte laissé tellement de choses que même la fameuse boisson à noyer dans un peu d’eau dormait au fond d’un placard au-dessus de l’évier.  Je lui tendis son verre.
-Si vous le permettez, je vais vous laisser y aller seul…
Hors de question d’aller saloper mes guêtres au fond d‘un trou, eusse-t-il été le berceau d’un petit cours d’eau à la musique ensorcelante.
- Je l’ai tellement fait ce trajet. Ca va revenir tout seul. Il eut un petit sourire. Le premier. Et je ressentis confusément la réciprocité d’un sentiment respectueux. La naissance d’une amitié que je venais de lui donner comme on donne l’aumône. Jamais sans la contrepartie réconfortante de ce que j’appelle une bonne conscience.
Un vent frais s’engouffra par la porte qu’il venait d’ouvrir. J’en ressentis les bienfaits en fermant les yeux. 
Même en pensée, la sacoche me narguait de tout son mystère. C’est qu’il avait pris soin de la mettre en évidence sur la table de la cuisine. Je ne pus résister longtemps. A l’intérieur dormait un vieux manuscrit gorgé d’humidité. Certaines pages jaunies avaient servi de festin à quelques rongeurs ayant manifestement du goût pour les belles choses. Aucun titre sur la première de couverture. Je me rendis derechef, comme happé, à la dernière page, la page 109 de ce mystérieux livre pour tâter de sa vérité dernière, pour en connaître le fin mot. Un poème m’y accueillit. Je pris le temps de lire à voix haute et distincte en enregistrant ma voix. Ce qui me permet de le reproduire ici et maintenant :

Grande douleur, même en pensée, ne meurt jamais.
Mécanique intime d’une peur indicible
Chaque pluie de réveillon giflant le pavé
D’amers souvenirs est le moteur invisible

Je me saoule au vent quand mon deux roues freine en vain
Bercé du songe d’un coin de feu qui déboule
De visions de marrons dans l‘âtre qui refoule
La faucheuse me traverse en un coup de rein

Lumière réfractée sur le pavé glissant
Buée dans le casque me laissent deviner
Au-delà de mes doigts humides et gelés
Le crissement des pneus sectionnant mes tympans.

Noël au crépuscule
Il faut que sang circule
Au coeur de la cité
Comme un corps possédé

J’ai rouvrant les yeux contre la joue ma semelle
Car de la plaie cisaillée comme un précipice
Résonnent les affres qui mettent au supplice
Et dont je sens poindre les futures séquelles

Se détachant sur le gris menaçant du ciel
Scintille à travers les gouttes miraculeuses
D’un grand sapin la décoration cotonneuse
Comme en escadrille des nuées de prunelles

Foule compacte de visages horrifiés
Cortège de voix caverneuses enlacées
J’ai le cœur tiède et la visière fendue
Avec cette réflexion le temps comme suspendu

"Il faut que je vous laisse, je vais être en retard"
Panache pour tromper la peur ou le brouillard
Je lâche enfin ma croix, jamais sans la manière
Alors que de chagrin je ferme les paupières

Je ne fus ramené à la réalité de la cuisine qu’à la faveur d’un raclement de gorge. Battitia était de retour. Eclaboussé de la boue fraîche du sous-bois, la salopette bleue couverte de petits chardons, le makila dans une main et son pastis noyé d’une eau étonnamment claire dans l’autre, il m’observait avec intérêt. Il se montra sincèrement curieux.
- Alors ?
Pris la main sur la sacoche, je ne pus maquiller la première impression.
Ca a l’air passionnant… Vous êtes donc poète à vos heures ?
- Pour ce que la vie d’un employé de maison du siècle dernier peut avoir de passionnant me coupa-t-il avant de lever son verre
- Buvons à cette rencontre !
Il me versa une partie du contenu de son verre dans celui, vide, qui traînait sur le plan de travail jouxtant la plaque de cuisson. 
J’essayai de résister – ma difficulté avec tous les alcools pas mondains qui ont le don de me monter à la tête plus vite qu’une cuillérée à café de raifort – mais sa compagnie me devenait subtilement douce et agréable.
- A l’amitié, hasardai-je avec l’intuition que j’en découvrais pour la première fois le sens profond 
En quelques minutes cette cuisine froide – et pour cause, on venait d’y poser sur les vieux murs d’épaisses plaques de BA13 - devenait un sanctuaire, un lieu sacralisé brûlant de mille feux comme on consume sa jeunesse. Les verres s’enchaînèrent pour mieux faciliter les échanges. Nous étions devenus ces deux compères sonnés par les vapeurs de pastis mais heureusement bercés par la fraîcheur qui s’engouffrait toujours en nous par les soins délicats du petit matin. Il m’apprit alors ses plaisirs de la soif d’alors, l’intérêt de commencer en toutes circonstances un repas sur des notes de gentiane, les vertus incommensurables de la Suze. Et son amertume qui rassasiait, transportait. Moi qui n’y avais jamais vu qu’une boisson sans grand panache de bar miteux de province, j’en pris note sur le memo de ma tablette dernier cri.
Puis ce fut le beau chapitre sur sa méthode infaillible pour faire des frites extraordinaires. Battitia avait été le seigneur de la frite. Il me raconta comment chaque fois qu’il accompagnait son patron dans des parties de chasse avec d’autres gens bien nés en pays Aragonais, il subjuguait les convives par ses « frites maison » dont le petit secret s’articulait autour de deux points cardinaux.
-Laisser reposer les pommes de terre coupées de façon régulière dans de l’eau tiède pour les débarrasser de leur amidon. Faire revenir dans l’huile pas moins de huit beaux morceaux d’ail avant d’y ajouter les frites en devenir. Voilà le secret pour les obtenir croquantes dehors, fondantes dedans et avec ce divin arrière-goût aillé. Dès qu'elles sonnent le creux, elles sont prêtes.
Il eut d’ailleurs une anecdote aussi savoureuse que ses pommes de terre. Un jour, l’un des invités de M Graciet, venu avec sa cuisinière personnelle, prit le pari d’épater la galerie, gageant que les frites de cette dernière dépasseraient de très loin tout ce que chacun aurait jamais goûté en une vie.
- Un concours fut organisé.
-Un blind test vous voulez dire hasardai-je mais ma fulgurance n’eut pour effet que de lui faire lever un sourcil avant d’enchaîner.
L’un des chasseurs avait alors eu ce bon mot. Goûtant les frites de la cuisinière il prit son temps et conclut ainsi « Je ne sais pas qui a fait ces frites mais je gage que même les chiens n’en mangeront pas ». Puis il ponctua sa conclusion d’un rire caverneux.  
Je souris de bon coeur, réalisant soudain que j’avais sous les yeux le fascinant et indépassable chantre de la contre-culture, d’une nouvelle coolitude « rurbaine » à fabriquer. Les hipsters et autres yuccies n’étaient déjà plus qu’un vieux souvenir. Le nouveau modèle c’était probablement Battitia et ce qu’il apportait de fraîcheur, de la possibilité d’un retour au bon sens terrien, de la préservation d’une authenticité, d’une simplicité pas fabriquée. Rien n’échappait plus à mon regard de prédateur hypnotisé par sa proie. Ne me restait qu’à l’accoucher. 
Quand il ne resta plus du Ricard que le contenant, Battitia décida que le temps était venu de me faire découvrir quelques petits recoins obscurs de la cuisine. En particulier cette petite trappe savamment dissimulée sous le meuble rustique de l’évier qui ne l ‘était pas moins (une vasque d’époque que j’étais sur le point de faire remplacer). Il titilla suffisamment ma curiosité pour que je finisse par découper sur ses instructions l’épaisse plaque de BA13 qui s’y prolongeait depuis le plafond – ma première idée pour rafraîchir la vielle cuisine, l’idée était de faire oublier le vieux carrelage dessous qui ne présentait à mes yeux aucune valeur ajoutée. Un renfoncement discret dans l’ancien mur de pierre, juste derrière, me permit d’extraire assez fièrement sur ses indications un vieux mange-disques ainsi qu’une bouteille de ce qu’il me désigna comme étant de l’eau ardente– le genre d’eau de vie obtenue par distillation de raisin, très claire, contenant probablement plus de 60% d’alcool et donc propre à vous réveiller un mort ou deux.
- Mais pas n’importe quel raisin, Môssieur, le Châââsselas de Moissac ! me précisa-t-il avec force emphase. Battitia était Moissagais d’origine. 
Kenenburice ? ajouta-t-il pour preuve dans le patois du Tarn et Garonne dont il semblait posséder tous les indispensables rudiments, ça voulait dire « Tu en veux ? » qu’il m’expliqua, tout fier de m’apprendre quelque chose, moi qui devait lui apparaître comme le citadin pas assez curieux des autres.
Sur ses bons conseils, Je pris soin d’extraire un 45 tours poussiéreux du vieil électrophone puis de le nettoyer longuement sous un filet d’eau chaude avant d’y passer un délicat coup de chiffon. 
Ca grésillait sec mais la voix de Léo Ferré faufila jusqu’à nos quatre oreilles, faisant résonner la pièce des premiers vers d’un fameux poème de Baudelaire
- La servante au grand cœur dont vous étiez jalouse et qui dort son sommeil sous une humble pelouse, nous devrions pourtant lui porter quelques fleurs. Les morts les pauvres morts ont de grandes douleurs. Et quand octobre souffle, émondeurs des vieux arbres…
Nous trinquâmes à la camaraderie. C’est peut-être une histoire de « paupière creuse » dans le poème qui m’amena à fixer sans vraiment le vouloir l’œil de verre de Battitia.
Il crut comprendre où je voulais en venir et me désigna pour toute explication sa jambe folle – le malheureux boitait bas, ce n’était un secret pour personne. 
-Je m’en vais vous raconter son histoire à celle-là !

5
D’amertume je compris qu’il avait été fichtrement question tout au long de sa vie. Plus volubile que jamais, il se mit à vraiment se dévoiler. Il avait été avant même la majorité un fou de vitesse, un adepte transi du deux roues, tout ce que j’aurais été bien incapable de déduire en le découvrant baignant comme ce matin-là dans son jus crépusculaire. Une passion oui, mais une passion obligée insista-t-il. C’est qu’à l’entendre, aux intonations qui se froissaient imperceptiblement, il en voulait toujours terriblement à ses parents. A son père surtout. « Un feignant, une lavasse » mit-il un point d’honneur à préciser, un « vulgaire géniteur »  qui l’avait mis au travail dès lors que Battitia avait été en âge de soulever d’invraisemblables charges. 

-Autour de 12, 13 ans, j’ai été préposé au sarclage puis au sulfatage des vignes. Et lorsqu’il a été question de retaper la ferme, c’est moi qui partait sur la Majestic - achetée par mon père dans un but purement intéressé – pour aller chercher le sable, l’eau, fabriquer le ciment… C’est sur l’un de ces trajets que l’accident s’est produt. Le soir du réveillon et la veille de présenter Roselyne, ma fiancée à mes parents.

Elle avait 17 ans, lui venait d’en avoir 18. Ils s’étaient rencontrés un dimanche lors d’une course à vélo dans Moissac. Il avait fait preuve d’aplomb avant le début de la course en promettant à cette jeune et belle inconnue (elle était venue s’installer après le bombardement de sa maison du côté de Nice, à Vias exactement) que Battitia gagnerait la course pour elle. Victime d’une fringale, il avait malheureusement calé dans le dernier kilomètre, mais elle n’avait rien oublié de son « rentre-dedans », et fit le premier pas quelques heures après - il était alors en terrasse du plus grand café de la place de la mairie. Elle lui donna un baiser. 
L’accident s’était produit alors qu’il avait récupéré du matériel de construction sur un chantier près de l’Abbaye de Saint Pierre.
-L’une des plus belles cathédrales de France insista-t-il.
Cela occasionna une nouvelle parenthèse sur le clocher.
-C’était le territoire de ma jeunesse à la nuit tombée. J’ y avais installé des pièges à pigeons. Evidemment c’était interdit…
Mais il s’ouvrit avec malice sur le fait qu’il avait réussi à subtiliser et faire un double des clés dans le dos du curé. Le Pigeon avait ainsi fait le bonheur de quelques mémorables repas familiaux le temps que la guerre dura. Sa mère les cuisinait divinement. L’accident avait commencé par lui coûter une guibole, littéralement réduite à l’état de pièces pour un jeu de construction mais qui fut retapée dans le seul grand hôpital de la région : à Toulouse. L’opération tourna vinaigre. Une broche en métal mal fixée dans l’os provoqua au contact du sang la chute de son taux de fer. En proie à un épuisement permanent, il consulta une brochette de médecins trop imaginatifs ou insuffisamment compétents, et qui se révélèrent surtout incapables de diagnostiquer le mal. N’écoutant que son corps Battitia m’expliqua comment il s’était laissé guider par ses sensations physiques, ses envies, ce que le sang semblait lui réclamer si fort. C’est ainsi qu’il passa une très longue période à se sentir mieux dès qu’il fréquentait l’abattoir de Montauban où il se fournissait en sang frais de cheval. C’est seulement sur la base de son explication que le énième médecin comprit d’où venait le problème et qu’il sut comment y remédier par une nouvelle opération. Mais trop occupé à réparer sa jambe, Battitia fut moins consciencieux lorsqu’il fut question d’écouter la petite douleur qui s’était logée sous sa paupière. Un tout petit morceau de ferraille, un corps étranger devenu si familier et dont il négligea la gravité. A l’hôpital de Toulouse, le choix fut alors simple. Soit on « vidait l’œil » - sa propre expression - pour sauver l’autre, soit il perdait les deux. Il assuma donc de devenir le vilain Cyclope de Moissac. Au moins continuerait-il à y voir clair de l’autre. Et Roselyne avait préféré poursuivre son existence auprès…
-d’autre chose qu’un borgne… Puis après un long silence ému… Sans te commander Chris, ressers-nous
 Je souris sincèrement, et de mémoire c’est alors qu’on se mit à se dire tu.
Sa vie prenait forme et me semblait soudain beaucoup plus belle et paradoxalement vraie que la mienne. Des raisons simples, ce qu’il désigna comme les choses de la vie avaient eu raison de ses projets d’avenir et expliquèrent en partie pourquoi il se refusa par la suite à se frotter même de loin à l’amour. Après un dernier voyage par bateau vers l’Afrique centrale – sa dernière fuite en avant couronnée d’un échec couru d’avance - il trouva par une petite annonce cette opportunité de travail auprès de Monsieur Graciet, créateur et patron de la plus grande laiterie du Pays Basque.
- J’ai fait avec les moyens du bord, soupira-t-il, pensif
Je notai ses tics de langage lorsque la fatalité semblait s’être noué comme un châle encombrant autour de sa nuque fragile. Il reprenait alors cette formule à l’envi
-Les choses étant ce qu’elles étaient et compte tenu de ce que nous savions…    
Il me conta pour finir comment son goût pour l’écriture naquit au contact de l’impressionnante bibliothèque qui dormait dans la pièce que Graciet lui avait attribué comme chambre à coucher. Ce qui ressemblait aujourd’hui à un vulgaire débarras au pied de l’escalier massif. Et chaque soir que ce dernier s’abandonnait aux bras potelés de Morphée, Battitia en profitait pour apprivoiser les pages mal éclairées des grands romans qui semblaient n’avoir attendu que ce lecteur assidu. 
L’évocation des moments qu’il trouva pour lire puis pour écrire à la bougie raviva une flamme sur son visage. Il revit les lieux – et moi avec - dans lesquels il trouvait le temps de lire. Par exemple, l’interminable attente au volant de la voiture pendant que Graciet s’adonnait à ses plaisirs défendus dans des maisons belges aux volets rouges sur la fameuse Nationale 20 qui menait à Gent.
- Je dirais qu’il s’arsouillait correctement.
Las de tant d’histoires qui remontaient à la surface, le gosier probablement plein à en juger de ce qu’il restait de l’aguardiente, Battitia finit par « demander la route », expression qu’il avait retenu de son court séjour sans lendemain au Cameroun. Je lui proposai le grand canapé du salon face à l’imposante cheminée comme point de chute. Proposition qu’il accepta sans rechigner. Je me revois le bordant sous un plaid comme on couvre son enfant craignant pour lui le froid et les mauvais rêves.
Je revins à la cuisine et fis la seule chose qu’en pareille circonstances un être censé se devait de faire. Je remis la servante au grand cœur et m’attelai à dévorer le manuscrit.

6
La chair de poule, sensation oubliée. M’étant littéralement aspiré entre les lignes et sous les mots, le temps s’était comme disloqué autour. Battitia semblait toujours dormir paisiblement sur le dos enfoncé dans l’interminable canapé du salon. Mon esprit se mit à bondir furieusement. Je vis se dessiner un projet tissé de l’air du temps. L’anachronisme serait sa force. Un retour au passé qui toujours rassure. L’autofiction d’un ex-trader reconverti chauffeur céleste d’un petit bourgeois de province. Ca se passerait aujourd’hui dans une demeure austère du Pays Basque… Une ambiance « vis ma vie » qui vaudrait pour la géographie comme pour l’époque et qui forcément décomplexerait le lecteur citadin pris au piège d’une vie trop lisse, trop stressante surtout. Parti de son plein gré après avoir vomi son CDI comme un quatre heures saturé d’aspartame. C’était la grande crise et chacun rêvait d’ailleurs. C’est ainsi, plus le travail se trouve menacé, plus le travailleur s’en trouve acculé, plus l’employeur lui serre le kiki, plus le travailleur sent le nœud coulant lui serrer la glotte. Le trajet entre chez lui et le bureau lui devient alors pareil à celui d’un étron depuis la cuve bouchée jusqu’à la fosse qui déborde. Il était là le grand projet. Briser cette canalisation, laisser l’étron retrouver de l’air, s’oxygéner sur le gravier, se laisser réchauffer par le soleil, puis chatouiller par d’affectueuses mouches à merde ayant le sens du partage.
Et la solidarité c’était, je le pressentais, le nouveau sésame. Je voyais déjà le best-Seller barré d’une accroche qui ferait mouche à tous les coups « L‘ex Trader qui a tout quitté pour mener une vie de chauffeur ». Evidemment le livre serait imprimé sur du papier recyclé, bien sûr pour chaque exemplaire vendu un centime symbolique serait reversé à une association fantaisiste de protection des sequoias ou du Basilic ou de toute espèce végétale prétendument menacée. Avec quels ingrédients ? Du storytelling de haute précision, un emballage attrayant et ça descendrait tout seul comme le long d’un intestin paresseux aux parois lubrifiées par des années de laxatifs en poire.
J’avais sous les yeux le matériau brut que j’appelais de mes vœux pour faire exister un héros bohême. De l’appât vivant pour exciter ma plume, pour l’attirer toute seule dans les filets du récit. J’étais le Dandy génial qui n’aurait rien à écrire, pas la moindre ligne. Tout était là. Il n’y avait qu’à se servir, le Marketing ferait le reste. Cette idée me conquit, rêvassant fièrement d’une prochaine montée des marches, de somptueux cocktails où le son feutré des effusions à mots couverts ne s’éteignait qu’à la faveur de bruyants et sensuels rires de gorges.
Je fus m’isoler dans les toilettes du rez-de-chaussée, jouxtant la cuisine. Une situation plutôt ridicule j’en conviens.
J’y appelai discrètement un ami travaillant dans l’édition afin de lui faire part de la fabuleuse découverte que j’avais sous les yeux et surtout des idées qu’il pourrait avoir à me proposer pour préempter le projet. Mais personne ne répondit, j’envisageai bien de filer en douce à Bayonne pour photocopier l’objet mais des grincements sur le plancher du salon me firent sursauter. Recroquevillé sur la lunette avec le manuscrit dans une main et le téléphone de l’autre, j’avais l’air de quoi ? Ca se rapprochait et ce que je redoutais arriva. La porte s’ouvrit lentement. Battitia me considéra un instant puis asséna  
- Alors, qu’en as-tu pensé ?

7
Je me relevai pour essayer de faire bonne figure et lui tendis mollement le manuscrit histoire de masquer l’intérêt vif que je lui portais.
- je suis du métier et crois-moi, Battitia, c’est sympathique mais ça vaut pas un pet de lapin.
Que dire d’autre en pareilles circonstances pour lui faire lâcher le morceau ? Il eut alors cette phrase malheureuse qui tua quelque chose en moi.
-Tu as  raison. Je vais le relire puis je le détruirai.
- Attention attention, ce n’est pas ce que je voulais dire. Il y a une matière intéressante, du vécu, un témoignage du passé Non, il serait quand même dommage de s’en débarrasser…   
C’est aussi l’apanage des publicitaires que d’ornementer, que d’emperler, que de flatter quand c’est nécessaire. Et Dieu sait que je m’étais consacré tellement d’années au service de l’embellissement de produits « de grande consommation ». Un peu quelconques il faut reconnaître mais taillés pour séduire les masses. 
Nous fûmes de nouveau dans la cuisine et c’est alors qu’il remisa le manuscrit dans la sacoche puis la referma.
Je devins acide et ça dut se voir. Battitia était soudain redevenu l’infecte visiteur du petit matin. Celui qui porte la poisse, l’empêcheur de tutoyer mes étoiles.
Il leva son verre où dormait encore un fonds d’eau de vie, apparemment bien décidé à prendre congé après l’ultime rasade.
-Le dernier pour la route
Je trinquai pour la forme avec mon verre vide, tout en cherchant une issue, un improbable moyen de le convaincre de m’abandonner l’ouvrage.
-Est-ce que je peux te l’emprunter ? Tout compte fait, il m’intéresse
Son ton se voulut ferme. 
- Je vais le relire puis je le détruirai
Je vis alors s’éloigner le Goncourt et les jeunes femmes gracieuses aux yeux de biche me dévorant du regard.
-Ah non, non, non, tu ne peux pas faire ça ! Ce serait gâcher, ce serait même pêcher ! Quand on a du talent, il faut l’exploiter mon cher ami.
Je m’interposai entre lui et la porte, le pris par les épaules, essayai vainement de toucher une corde sensible.
-Me parle pas de péché, tu as devant toi un bouffeur de curetons, un vrai !
-Mais pourquoi je ne te l’achèterais pas ? Tu as sûrement besoin d’argent. Combien il en faudrait ?
- Que nenni, ce qu’il y a dedans ne concerne personne d’autre que moi. J’ai dit ce que j’avais à dire. Allez !
Devant mon insistance. Son impatience devint également palpable. 
- Ecoute Battitia, je suis un grand communiquant. Je peux te rendre célèbre, t’aider à le vendre si tu ne veux pas me le céder… 
Et c’est précisément là que je me devais d’être pragmatique et d’asséner le coup de grâce. L’attraper sur l’orgueil, les sentiments, la fierté.
- Battitia Ecoute moi bien, tu peux avoir des choses à donner, mais te sortir les tripes un soir à minuit dans quelques ruelles mal éclairées devant trois souris échappée d’un laboratoire aurait servi à quoi ? Quitte à donner de soi, fais-le dans la lumière des projecteurs, lors d’un bain de foule, aux heures de pointe. Laisser une trace, se faire un nom, ça ne te dit rien ? Il n’est pas trop tard. Il n’est jamais trop tard.
Et j’avais ma petite idée là-dessus. Un mode d’emploi. Universel. Je suis de ceux qui savent que les moyens se doivent en toutes circonstances de justifier la fin.  Jamais le contraire, L’emballage, c’est le tout. La forme, la finalité.
- Tu crois vraiment que les suppositoires mériteraient le nom de suppositoires s’ils n’étaient que purée tiède, blanchâtre et collante ? Bien sûr que non. C’est leur raison d’être que d’être durs, froids et mentholés.
-Aaaah c’est qu’il commence à me fatiguer le blanc bec. Point à la ligne ! coupa-t-il fermement
C’est alors que j’y vis clair. Un simple coup de vent pouvait suffire à forcer le destin. Un involontaire coup de pied dans un arbrisseau pouvait faire tomber le fruit trop mûr sans grande difficulté.  Je me vis lui arracher son Makila – cette canne en bois qui ne me quittait plus des yeux  - pour lui porter le genre de coup susceptible de l’envoyer se reposer sous la piscine. C’était le moment. Agir maintenant. On était dimanche. Personne sur le chantier. La dalle serait coulée demain. Avec une pelle dès la nuit tombée, ce serait du gâteau. Mais d’abord le Makila. Ca allait gicler comme la crème pâtissière d’un chou qu’on écrase avec jubilation sous le talon.
Mais le courage me manqua. Je fis donc le choix du cynisme et des choses en règle. J’étais le propriétaire quand bien même il prétendait que tout dans cet ouvrage portait sa signature. Une batterie d’avocats ferait l’affaire, avec son lot de recommandés et de convocations devant la justice. Son vieux coeur y survivrait-il ? Les tracas administratifs faisaient rarement bon ménage avec le grand âge. Je m’en allais l’écrabouiller par des voies moins naturelles mais tout aussi létales. Celles qu’on a coutume de désigner comme légales. Je lui repris de force la sacoche. Et me remis à le vouvoyer pour créer la distance utile à mon discours.
-Désolé cher Ami, mais tout ce qui est ici m’appartient. Je vous le dis gentiment, mais si vous insistez et s’il le faut nous irons devant les tribunaux Comprenez-vous ce que cela signifie ?
Silencieux, il eut ce pas de recul nerveux, faisant montre d’une agilité qui ne cadrait pas avec le personnage en fin de vie que j’avais vu débarquer au petit jour. Et alors qu’un peu lâche de nouveau, je me déballonnais, son verbe claqua, haut et sec. Son oeil de verre brillait d’un éclat vif sous la paupière à la faveur d’un rai de lumière qui tombait du ciel dégagé au Nord et qui tapait pile dedans. Comme si ma phrase avait débloqué quelque chose en lui.
-J’ai changé d’avis. Je ne le brûlerai pas… fit-il calmement
- Aaaaah la sage décision que voilà ! Sa réflexion me provoqua un semblant de décompression qui fut de courte durée.
- Tu m’as convaincu de reprendre la plume. il ajouta plus énigmatique que jamais 
- Pardon ? Mais c’est qu’en plus il se moque l’ancêtre ? Non mais dites donc, Comment oses-tu mon vieux ? Je t’ai quand même laissé entrer, je t’ai offert l’hospitalité, je…
Il tendit alors son bras dans ma direction. La main était fermement agrippée au manche du makila qui venait de quitter son fourreau de bois pour offrir une lame effilée, sorte de coupe-papier géant.
--A mon grand âge tu sais, on n’a plus grand chose à perdre… 
-Que veux-tu dire ?  hasardai-je en feignant de ne pas saisir ce que sa phrase recelait de grave menace pesant sur ma vie.
De l’autre main il me tendit une petite gélule blanche. Probablement un somnifère. Il insista poliment mais fermement pour que je n’en fasse qu’une bouchée. 
-Si tu n’obtempères pas, je vais t’ouvrir comme un livre Gaïchois. Mais de bas en haut.
Il eut un nouveau rire caverneux qui m’agita les entrailles. Tout en m’exécutant, je lâchai tout dans le pantalon.
A mesure que l’odeur fécale s’emparait de moi, de nous, de la cuisine, je ressentis les premières somnolences, des vertiges dont les effets semblèrent également affecter son articulation, brutalement débarrassé qu’il fut de son accent du Sud-Ouest. Comme le magicien désireux pour finir de me dévoiler ses petits secrets de fabrication. 
-Tu seras mon dernier chapitre.
Même si d’ordinaire je comprenais vite, il m’était arrivé quelque rares fois dans le passé qu’on dut m’expliquer longtemps. Mais pas cette fois. Ce fut lumineux comme des phares de voiture espagnole revenant d’une partie de chasse à la Palombe dans les Pyrénées. Moi, j’étais la biche prise dedans. Ou plus exactement le premier bobo parisien à avoir fait creuser une piscine au Pays Basque sans se douter un instant qu’il y creusait sa tombe. Un coffrage de circonstances pour un enterrement de Première Classe. Voilà comment tout finirait.
Salauds de bouseux ! Ca se croit vraiment tout permis, fut à peu près ce qui me traversa l’esprit.
Et comme s’il avait pu lire dans mes pensées il eut ce bon mot, le dernier que je pus entendre de sa bouche, les r de nouveau roulés dans le postillon comme une écume vivifiante qui acheva de me submerger.
-Encore heureux Gaïchois !

8
Je rouvris les yeux sur le sol glacé de la cuisine. Battitia et moi n’avions décidément pas le même humour. J’étais vivant et c’était bien l’essentiel. La nuit s’était installée dehors, l’ampoule nue brillait au plafond. Le bougre avait-il eu cette prévenance avant que de prendre congé le manuscrit sous le bras ? 
Je restai un temps indéterminé prostré, à rire nerveusement, sursautant à chaque bruit suspect de canalisation, à chaque hululement rauque provenant du jardin. Au milieu de la nuit je fis ma toilette, cherchai le sommeil mais ne pus le retrouver jusqu’au petit jour. A 8h00, je pris la décision d’aller déposer une main courante au commissariat d’Hasparren. Mais auparavant, désireux d’en savoir plus sur ce Battitia qui s’était littéralement payé ma tête, j’allai voir le maire qui m’avoua n’avoir jamais entendu parler d’un tel personnage au village. C’est finalement le père du seul cafetier de la petite place, centenaire et véritable encyclopédie vivante, qui m’éclaira. Il avait bien connu Battitia mais concéda surpris que s’il avait encore été de ce monde il aurait eu pas loin de 120 ans. Je ne fus dès lors plus capable de passer une seule nuit dans la maison. Et je ne pus cependant m’empêcher de penser que Battitia était ce jour-là venu me dire quelque chose, mais quoi ? 
C’est en retournant voir le maire pour évoquer le projet de revente que j’appris de la bouche de sa secrétaire qu’il avait été un temps question pour la mairie de racheter l’Ermitage pour en faire une maison de l’enfance, sorte de centre médico-social spécialisé dans l'accueil temporaire de mineurs en difficulté. L’héritière survivante avait probablement privilégié une affaire de sous.
Tout devint alors étrangement clair. Je revis Battitia m’évoquant son enfance rugueuse, sa jeunesse contrariée par son terrible accident, j’en conclus qu’il aurait probablement apprécié que d’autres enfants après lui aient une chance à leur tour. Qu’on la leur donne. Je fis dès lors en sorte que le projet d’établissement social se fasse, m’asseyant au passage sur la plus-value initialement espérée. Car toute ma perspective avait changé. Je repris ma vie de bobo parisien là où je l’avais laissée. Mais je me dois de raconter la dernière fois que je me rendis à l’Ermitage pour remballer le reste de mes affaires, et comment, poussé par la curiosité autant que par une force inconnue, je pris sur moi de descendre jusqu’à la fameuse source derrière la maison, faisant fi de la sensation désagréable que j’eus de pénétrer des sables mouvants. Elle existait bel et bien. Une eau étrangement claire y dormait. C’est en me penchant sur la surface que je compris. Il scintillait, semblait m’avoir attendu tout ce temps. Je fus débordé par une émotion impossible à décrire, une vague de chaleur qui me traversa pour s’échapper par mes yeux en une rivière de larmes de bonheur. Zéli était vivant ! Je ne saurai jamais comment il était arrivé jusque-là. C’est en plongeant délicatement ma main pour rétablir le contact physique entre nous que je sentis tout au fond dépasser quelque chose dont je me saisis curieusement sans peur ni même questionnement. De façon naturelle. Je n’ai pas le goût des fantômes, encore moins le culte des crânes mais celui de Battitia – mon intuition, une certitude - m’accompagne désormais. Comme Zéli et le fameux 45 tours de Léo Ferré. J’ai compris ce qu’il était venu à la fois reprendre et me montrer ce matin-là.
Certains soirs d’orage, je lui fais écouter La Servante au grand cœur à la lueur frémissante d’une bougie. Histoire de lui arracher des aveux. C’est que, pas fou, je garde espoir qu’il me révèle un jour prochain ce qu’il advint du manuscrit dont le dernier chapitre décrit probablement sa rencontre avec celui qu’il baptisa non sans malice le Gaïchois.

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