Dogo
Bolivar chérissait la nuit tombée. Elle avait le don de le rallumer. Aux premiers scintillements, c’était son rituel pour revenir au monde. Il s’apprêtait, méticuleux, puis fendait la multitude pour frayer son chemin dans la galerie marchande bondée jusqu’au quai du métro deux niveaux plus bas. Son dos en zigzag évoquait un tortueux pied de vigne mais sa patte folle était la clé de voûte de l’invraisemblable chaloupé qu’il exagérait de bonne guerre une fois dans les rames. Les Allemands ont un mot pour le dire : Realpolitik. En matière de charité chrétienne, le bancal aura toujours une longueur d’avance sur le valide. Bolivar le savait mieux que personne. Indéniablement, il excellait dans son domaine : tragédien des boyaux du rail, histrion des heures de pointe, diva des tourniquets, il soignait ses entrées aux petits oignons, savait combien la première impression, le choix des tous premiers mots faisaient assez pour ensemencer l’esprit de l’usager à l’heure de tâter le fond de ses poches.
Dogo y allait au même moment de son petit numéro sur le trottoir. Le signal c’était quand Bolivar se volatilisait de son horizon, c’est-à-dire juste après que les imposantes portes coulissantes automatiques l’aient avalé tout à fait. Il se lançait alors dans d’interminables jappements à la tonalité fluette qui juraient avec sa dégaine de costaud. Mais l’aberration couvrait des champs bien plus vastes. Sa muselière rafistolée, emballage post-opératoire sous lequel se devinait un museau de la bricole, évoquait une andouillette AAAAA lorgnant vers le sol, lestée en fin de courbe par une truffe hypertrophiée. Dogo avait tout du cobaye rescapé des camps d’expérimentation d'un Docteur Frankenstein de banlieue. Une langue enflée s’échappait entre deux lanières de cuir ruisselantes de bave. C’était aussi le chemin par lequel il respirait bruyamment, laissant échapper un fumet aux effluves pestilentielles. De l’encolure dépassait un pansement de fortune, humide, verdâtre et dont le vent glacial ne se lassait jamais d’apporter la preuve en l’agitant que les objets inanimés ont une âme. Paradoxalement, cette apparence peu aimable, qui se refusait à toute beauté, même singulière, rehaussait la tendresse profonde de son regard triste et inquiet qu’accentuaient un cristallin blanchâtre, probable stigmate d’une vilaine cataracte. Une seule de ses œillades de taupe pouvait inspirer l’amour aux badauds ayant un cœur et parfois même infléchir les trajectoires les plus entêtées. C’était la force d’un regard qui ne juge pas. C’est ainsi que de son œil humide et de son organe de chiot, Dogo ré-enchantait le promeneur, réchauffait son âme, lui tirait une larme et parfois même quelques sous qui venaient alors bruyamment garnir son écuelle. Bolivar n’était pas étranger à ce petit manège. Son talent était d’avoir su entrevoir l’immense pouvoir de commisération qu’exerçait le Terrier Airedale sur le flot ininterrompu de marcheurs et tout ce qui allait avec de sonnant et de trébuchant.
De mémoire de riverain, tous deux formaient un duo du tonnerre sur les grands boulevards jusqu’à ce fameux vendredi soir. Leur vie bien réglée bascula de façon imprévisible sur les coups de 19h alors que Bolivar était affairé dans les travées du métropolitain. C’est probablement parce qu’il compensait une vue en faillite par un flair de concours, très au-dessus du panier que Dogo sembla brutalement éjecté d’un long sommeil au passage d’une odeur singulière et confusément familière. Il y avait foule et plus encore le soir de Noël. L’incessant mouvement qui se jouait autour de lui suggérait, trahissait même la présence non loin d’un réacteur à propulser des bouts animés de bidoche ici ou là, pêle-mêle, et qui rentraient puis qui sortaient en sifflant comme l’air dans les poumons d’un tuberculeux. Décalcomanies à l’infini de la même forme humaine, voûtée, nerveuse fuyant le déclassement, se pressant contre la montre ou sur les bouches d’aération grises et leurs vapeurs tièdes pour embrasser le temps d’une foulée l’illusion d’un pays chaud dans le pays froid. Tout ici était transitoire, même cette fragrance faufilant parmi les émanations chaudes du ventre de Paris, les volutes acides des transpirations excessives, le souffle polaire de l’avenue et le sillage de deux trois parfums du moment hissés au forceps sur un nombre incalculable de nuques par quelque promotion sensationnelle. La cadence devenue folle faisait de cet espace ouvert noyé de clartés aveuglantes le berceau d’un art éphémère qui semblait n’aspirer qu’à maintenir son parterre d’assommés dans un état cataleptique le temps pour la prochaine extinction de masse de s’accomplir.
Dogo s’agita, chercha vainement dans la forêt de jambes une silhouette familière, le pas d’une vieille connaissance dans lequel marcher mais il préféra fermer les yeux pour miser sur son flair : le mélange raffiné de tabac blond, de pastille à la réglisse, de crème pour les mains à l’arôme vanillé se mâtinait des effluves d’une peau fraîchement rasée à la lame. Un parfum si prégnant qu’il enflammait déjà les petites cellules de sa mémoire…
D’aussi loin que remontaient ses souvenirs, il y avait bien entendu la clinique vétérinaire, la douleur à s’évanouir des plaies ouvertes, l’odeur des escarres, de l’éther, des produits désinfectants, rien avant cela. Revenaient toujours à ses oreilles le bruit sec de gants chirurgicaux qui claquent, le chuintement des seringues qui entrent et qui sortent, qui cherchent et repiquent la même veine, l’hypnotique goutte-à-goutte des cathéters, les sons étouffés, prisonniers de sa gorge puis les premiers geignements toujours au réveil avec sa douleur ragaillardie. Plus tard, il y avait eu le chenil, les visites, un Dogo toiletté remuant la queue de façon théâtrale pour le visiteur, s’offrant sous son meilleur jour, retrouvant miraculeusement l’appétit pour des carcasses entières et plus seulement broyées. Enfin le vieil accordéoniste et son odeur typique des lieux restés fermés trop longtemps l’avait adopté sans ciller. Chez lui, les portraits de Madame étaient partout et aucune trace d’elle pourtant. Dogo et lui vécurent un temps heureux malgré le regard réprobateur des voisins taiseux de l’immeuble qui n’en pensaient pas moins. Comme lors de ce premier contact avec les enfants du quatrième, la caresse de leurs petites menottes délicates et autres gloussements bienveillants malgré les mines effrayées de leurs parents qui les firent reculer d’instinct. Et puis un jour de printemps, le vieil homme ne fut plus et aucune famille ne vint se sentir responsable de quoi que ce soit. Ses affaires se regroupèrent en bas de l’immeuble et Dogo y reconnut l’accordéon, le vieux canapé qui lui servait de couche et sa gamelle. Il comprit alors qu’il était temps de reprendre la route ; Il erra quelques jours le long du métro aérien et c’est à la station La Chapelle qu’il rencontra Bolivar, personnage haut en couleurs, volubile, malin comme un singe et lucide quant aux motivations pour lui faire un peu de place sous sa couverture de couchette SNCF rouge et noir qui empestait la bière froide.
Mais jamais les images fanées d’un sous-bois ne lui étaient apparues. Du roux, de l’ocre, du vert tendre des fougères, de l’éclat sombre et terreux des feuillages, d’une autre vie que la sienne, tout ce dont il n’avait plus souvenance remonta. Il sentit revenir la caresse humide et pénétrante de la brume du petit matin, la piqure du froid qui réveille. Il se revit ouvrir l’œil et remuer l’oreille au spectacle de la couleur jaune qui envahissait son champ de vision, et lui enseveli jusqu’à la gueule qu’il avait à moitié arrachée. Un vacarme assourdissant recouvrait tout. C’est lorsque des mains avaient creusé pour dégager ses oreilles qu’il avait aperçu l’arc métallique, un viaduc, comprenant que le bruit de fond était ailleurs que dans la tête. C’était le fruit du déplacement de bolides qui fusaient dans les deux sens sur une voie rapide à une dizaine de mètres au-dessus. Il entendit de nouveau sa propre respiration et la forêt toute entière sembla retenir la sienne à mesure que des silhouettes incertaines lui apparurent dont celle, familière, d’un autre chien. Il lui avait alors semblé qu’à coups de langues répétés ce dernier lui intimait l’ordre de rester parmi eux. Voilà qu’on avait fini par le trouver à demi recouvert, à demi valide, à demi mort.
A mesure que ce trottoir de la rue Mogador reculait sous ses pas, Dogo ne pensait qu’à se maintenir à distance respectable dans le flot subtil d’émanations volatiles du fantôme aux contours rendus incertains par sa vue en perdition. Il le suivit, fidèle, jusqu’à l’arrêt de bus rue Saint Lazare. L’homme monta à l’avant du bus accordéon 26 en direction de Nation, Dogo l’imita mais par l’arrière pour ne pas être repéré. Devant la stupéfaction ou la frayeur légitime de certains passagers, il sut apaiser les esprits, montrer patte blanche au milieu des sacs de courses de noël qui bringuebalaient au moindre coup de frein en écrasant au sol sa grosse truffe difforme en gage de fraternité. Une façon comme une autre de leur signifier qu’il était venu en ami. Personne autour ne moufeta plus.
A mesure que s’égrenaient les arrêts, que le bus s’y soulageait en chemin, faisant le vide au seul profit des derniers occupants présents, Dogo se prit à rêver qu’il avait été dans une vie antérieure un redoutable chien de combat abandonné par son dresseur après la fameuse défaite de trop. L’idée le traversa à l’instant précis où le bus fit son arrêt à Botzaris / Buttes Chaumont. L’homme descendit et fut brutalement abordé par deux silhouettes mal assorties qui gesticulaient sous la faible lueur d’un vieux réverbère comme des enfants agités par une envie pressante.
« Tu dis rien l’invisible ! asséna le plus longiligne cherchant du côté de la surprise pendant que le rablé tira violemment sur une sacoche dont la lanière en résistant au choc entraîna le malheureux au sol dans un choc qui lui arracha un cri bref. Intense.
Le fonds de l’air s’imprégnait d'une vague odeur de pelouse émanant malgré le froid du vaste parc vallonné derrière eux lui.
Quitter la pénombre. Ré-ensauvager l’âme. L’espace d’une flaque de lumière. 100 000 ans le séparaient d’avec le loup mais Dogo ressentit soudain une inclination pour l’instinct du chasseur, pour la défense de son territoire, pour l’odeur de la peur que déclenche une menace, pour l’adrénaline d’y traquer sa proie, de protéger les siens. Ses sangs s’échauffèrent, un grognement sourd lui secoua la carcasse alors qu’il surgissait de l’obscurité, exhibant l’œil noir et sans vie du requin. Une vibration que les deux agresseurs ressentirent jusque dans leurs tréfonds. Croyant voir débouler quelque fauve échappé d’un cirque et probablement leur dernière heure, ils s’éparpillèrent sans but comme deux billes d’un sac troué vers le bas des escaliers rejoignant la rue de l’Equerre.
L’homme d’abord ébranlé, se redressa lentement. Dogo vint frôler un objet qu’il avait été bien en peine de distinguer de plus loin, une longue canne souple et blanche serrée fermement dans une main, colla sa grosse truffe humide dans la paume de l’autre main, libre et qui tremblait d’émotion. L’homme portait de larges lunettes noires sous lesquelles Dogo crut voir briller quelque chose comme des larmes. Il ne put alors réfréner un aboiement ravi, d’extase. Il jouait sa chance. C’était le moment.
En écho, l’homme sanglota en serrant fort contre lui le Terrier Airedale.
« Mon Goliath c’est toi, c’est bien toi ?
Peu lui importait. Dogo deviendrait ce compagnon de route. Dogo donnerait le change et ferait deux heureux.
Les deux malvoyants illuminaient la nuit parisienne d’un bonheur indicible, conjugué, en s’engageant sur un petit square en pente forte. La porte du numéro 6 tout en haut se referma lentement derrière eux. Un vent violent agita les branches nues des 5 marronniers au milieu de la place. Une fenêtre au quatrième étage étincelait des scintillements d’un arbre de Noël dont on ne pouvait que deviner la présence depuis le trottoir incliné.
Au même moment, Boulevard Haussmann, Bolivar ayant achevé de recompter son butin du jour sifflait à pleins poumons, hasardant nerveusement son regard ici et là, sans se douter un instant que Dogo n’était plus qu’un vieux souvenir.
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