Dogo
Bolivar chérissait la nuit tombée. Elle avait le don de le rallumer. Aux premiers scintillements, c’était son rituel pour revenir au monde. Il s’apprêtait, méticuleux, puis fendait la multitude pour frayer son chemin dans la galerie marchande bondée jusqu’au quai du métro deux niveaux plus bas. Son dos en zigzag évoquait un tortueux pied de vigne mais sa patte folle était la clé de voûte de l’invraisemblable chaloupé qu’il exagérait de bonne guerre une fois dans les rames. Les Allemands ont un mot pour le dire : Realpolitik. En matière de charité chrétienne, le bancal aura toujours une longueur d’avance sur le valide. Bolivar le savait mieux que personne. Indéniablement, il excellait dans son domaine : tragédien des boyaux du rail, histrion des heures de pointe, diva des tourniquets, il soignait ses entrées aux petits oignons, savait combien la première impression, le choix des tous premiers mots faisaient assez pour ensemencer l’esprit de l’usager à l’heure de tâter le fond...